Mémoires de Fanfarons
le 11 janv. 2010 par Daniel MONET
Comme toutes les sociétés, la Fanfare de Carouge, appelée depuis 1948 Musique municipale de Carouge, doit sa survie et son dynamisme à l'art musical, à l'amitié, à son école de musique et surtout aux souvenirs laissés par les anciens musiciens.
L'idée de faire revivre ces belles années passées et de se remémorer les exploits musicaux et cocasses de certains interprètes est de Georges Zambelli et de Pierre Stamm, deux musiciens de la première heure.
C'est donc avec une certaine nostalgie qu'ils présentent pour Le Carougeois quelques personnages typiques qui ont fait la renommée de la Fanfare puis de la Musique municipale de Carouge.
Jean-Pierre Trutmann, dit Peton, était un petit gaillard rondouillard qui jouait du cornet à piston. Il aimait bien la gente féminine et organisait à la place des répétitions, des séances de films canailles. Inutile de dire que ces soirs là, il n'y avait pas d'absent à la répétition et la préparation musicale laissait à désirer.
Paul Thion, dit Tiolu, était un beau garçon qui avait un grand succès auprès des jeunes filles. C'était un très bon musicien de jazz qui jouait à merveille de la trompette. Après les répétitions, les virtuoses de la fanfare se donnaient rendez-vous au café du Collège, qui était en face du local, pour faire enrager la serveuse qui se nommait Titine et qui n'était pas très farouche.
Il y avait un gars qui se nommait Muller mais tout le monde l'appelait Bifteck. Il était un féru de cartes et il partageait sa passion avec la musique. Sa solution, déposer son baryton à la cave avant la répétition puis aller taper le carton chez Léa avec ses copains le Pasteur et le Shérif et ensuite, s'en retourner chez lui et souhaiter bonne nuit à son épouse. Heureusement, il était très pote avec le secrétaire qui relevait les présences et les absences.
Louis Trémège, pour une raison ignorée de tout le monde, n'a jamais accepté d'être inscrit comme membre de la fanfare. Il était suppléent au pupitre de la percussion. Ce statut ne l'empêchait pas d'assister à toutes les répétitions. A noter qu'il était excellent puisqu'il était titulaire percussionniste à l'Orchestre de la Suisse Romande.
Gaston Leplatenier, dit Ayeuayeu, venait à la répétition en pantoufles, avec son piston sans fourre sous le bras et ses partitions à la main. Il était connu de tous les patrons de bistrot de Carouge car il aimait bien lever le coude. Lors des répétitions marchantes du dimanche matin, il n'était pas rare de le revoir à la fin du parcours un peu éméché.
Edouard Riotton, dit Dartagne, était un beau gosse avec des cheveux noirs gominé toujours bien coupés. Sa petite moustache et son allure de dandy faisaient qu'il avait beaucoup de succès sur les pistes de danses. Comme sa dentition n'était plus complète, le directeur d'alors Jacky Mello, lui avait attribué un autre surnom, Dents de la Mer, car il coinçait sa Gauloise entre ses dents et parlait en même temps. Parfois, il jouait du bugle horizontalement.
Joseph Ferrari, dit Yé-yette, saxophoniste ténor depuis 1928 était une vraie serrure dont on disait qu'il avait le porte-monnaie en peau de hérisson. Il avait une vieille Fiat stationnée dans une grange à la rue des Moraines, bien conservée car il ne l'utilisait jamais.
Jean Jetzer, dit le rêveur, était un homme calme et toujours dans la lune. Au cours d'une répétition où l'ouïe musicale était malmenée, le chef Jacques Duhamel s'est écrié : arrêtez tout et sortez le sac à bémols. Il s'en suivit un immense éclat de rire, sauf pour notre ami le songeur qui après avoir fouillé dans son cartable, interpella le chef en lui disant qu'il ne trouvait pas le sac à bémols.
Henri Baud, dit Ernest-Henri Baud de la Tour était d'un dévouement et d'une gentillesse au dessus de la norme. Il était un peu le personnage que les jeunes de l'époque chahutaient. Certains disaient, en blaguant, que Henri élevait des lapins et des canards dans son appartement pour arrondir ses fins de mois. Ces allégations étaient fausses mais pas sans fondements. Les Tours de Carouge avaient été bâties sur des terrains réservés aux jardins familiaux avec des baraques "habitables". Certains titulaires de ces parcelles avaient été relogés dans les appartements des Tours et avaient emportés avec eux quelques animaux et, cela n'était pas une légende, des élevages de visons ont même été retrouvés.
Louis Perrin, dit Couscous avait opté pour la clarinette. Bonhomme très enveloppé et un peu dur de la feuille, il lui fallait un intermédiaire pour comprendre les directives du chef de musique. Georges Zambelli lui servait ainsi d'entremetteur.
Marcel Carrel, dit Crache-Crache était un incorrigible narrateur. Lorsqu'il ne s'appliquait pas au bugle, il racontait des histoires invraisemblables avec une élocution pénible. Il avait toujours la bouche pleine de salive et le dentier en bataille et, bien entendu ses paroles étaient une pluie de postillons.
Edmond Delaporte, dit Monmon était un curieux personnage, d'une grande timidité. Physiquement petit, il lui manquait trois doigts de la main gauche ce qui ne l'empêchait pas de tenir son baryton qui était relativement lourd et de jouer correctement. Sensible de la tête, il enfilait un bonnet de laine lors de la mise en marche de la ventilation.
Georges Nobs, dit Schnobs était un homme respecté et craint des jeunes. Sa parole n'était jamais discutée. Il avait été vice-président de la Fanfare dans les années 50 et, avec d'autres membres du comité, il avait refusé d'accepter les premières filles dans la société.
Piston solo, il tirait sur sa bouffarde entre deux morceaux puis la posait sur son lutrin.
A relever que lorsqu'il était membre du comité, une assemblée générale statutaire, tenue au Café Pernet n'avait jamais été close malgré l'heure matinale de prolongation.
Grand amateur de foot et de marche, il montait au Salève pratiquement tous les dimanches avec son frère et des copains, arrivés au sommet ils buvaient un coup de rouge en dégustant de la tomme de Savoie.
Robert Nobs, dit Roby ou Schwab était le frère cadet de Georges. Il était comme son aîné l'âme de l'harmonie. Le tout Carouge, lorsque la fanfare défilait, cherchait tout de suite à repérer les frères Nobs, tant ceux-ci étaient populaires.
Robert avait un puissant accent genevois et savait raconter, avec des mots imagés, des histoires d'une drôlerie sans égale. Il n'était jamais grossier et il savait réunir, tout en finesse, une cour autour de lui, durant les poses des répétitions.
Il faisait partie de la Musique de Marche des Vieux Grenadiers comme bien d'autres à la Fanfare de Carouge.
Jacques Duhamel, dit Dudu était tromboniste et directeur. Sa mémoire était prodigieuse et il connaissait par cœur les horaires des trains, les numéros des locomotives et autres détails se rapportant au CFF.
Ce don lui était très utile lorsqu'il dirigeait. D'une part, il connaissait les partitions de chaque musicien ainsi que les doigtés des instruments, pas moyen de le leurrer, mis à part peut-être les clarinettistes. Il a composé plusieurs œuvres, telles que "Rouge et Jaune et Les Grenadiers Genevois"
Il exprimait de façon imagée l'exécution musicale à ses musiciens.
Lorsque la musique jouait trop fort, il enfonçait son chapeau sur ses yeux et ouvrait avec fracas la porte de l'armoire, qui était située à l'arrière de son pupitre et, sur laquelle il avait inscrit PIANO.
Si l'harmonie s'endormait, il descendait de son estrade, il en faisait le tour en traînant les pieds en criant ÇA COLLE.
Cette narration n'est pas exhaustive, ceux-ci sont les plus représentatifs de ces soixante dernières années, il y en a eu d'autres tels qu'un nommé Corminboeuf revenu à Genève un dimanche après-midi, toujours en uniforme, après avoir défilé à Annemasse le samedi.
Il ne faut pas oublier les musiciens qui sont toujours membres actifs et qui ont plus de 50 ans d'activités musicales. Ils ont tous de nombreuses anecdotes à raconter, ils ont su transformer cette gentille musique de campagne en un corps indispensable à la vie associative de Carouge. Elle est une des composantes du Cartel des sociétés carougeoises.
La fanfare est très appréciée de la population. La presse locale suit avec bienveillance le parcours, les soucis et les espoirs de la Musique municipale de Carouge et n'oublie jamais de retracer les dates et les faits principaux qui jalonnent cette longue vie.
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